Londres face à la crise : est-ce reparti de plus belle ?



   Après Paris en 2009, Ken se penche sur le cas londonien et continue son point sur les mégalo-métropoles et la crise. Londres, centre névralgique, brillait d’autant plus que Paris avait la réputation de sombrer. Exubérante, fêtarde, vive, Londres se vantait d’être la capitale du monde. Pari réussi, au tournant des années 2000, elle l’a été (ou presque ?) mais perd finalement la bataille. Capitale globale à l’image d’un monde qui centralise dans plusieurs mégalo-métropoles mais n’accepte aucune superpuissance.
   La capitale britannique, “the place to be”, “the place to go”, a eu malheureusement le privilège d’être la capitale de la crise, la capitale-symbole d’un capitalisme et d’un système financier décadents, à réformer. 
   Début 2009, la crise fait rage et la monnaie s’écroule (Ken en profite pour acheter ses billets pour un aller-retour à NY, les taux de change étant plus qu’avantageux :) Magistrale claque ! Pourtant, Londres ne plie pas. Elle a connu pire et s’en est relevée. La capitale britannique peut se fendre mais ne se casse pas. Son énergie, son dynamisme et son instinct de survie recollent les morceaux. Londres a fait preuve d’une incroyable faculté de régénération et s’est reconstruite après un violent traumatisme – trop vite ? – dépassé : là voilà repartie de plus belle…
     Ceci dit, si la culture du fric a pu tout bousillé, rien n’est perdu. La culture foisonne, crise ou pas crise. Rassurons-nous, la magie de Londres est toujours là. Elle opère même mieux qu’avant. Heureusement, elle seule peut sauver la Grande Bretagne de la crise ! Finalement, la crise nous fait aimer Londres davantage. Elle stimule les intellectuels et les artistes. Elle réveille en sursaut la ville-monde qui, insouciante, a un peu trop fait la fête et dépensé sans compter.
      Récit d’une grande capitale qui a plus d’un tour dans son sac mais qui continue à jouer avec le feu.


ECONOMIE : Un empire de la finance voué à l’échec

Après avoir été la capitale d’un empire colonial et d’une puissance commerciale sans précédent, Londres a retrouvé ses heures de gloire en devenant un empire de la finance. Toutefois, comme nombre d’empires, il est voué à être déchu. 

La fin des années 70 voient les déréglementations s’imposer comme la nouvelle norme au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Il faudrait abolir les réglementations sur les marchés, alors même que celles-ci sont garantes de la concurrence et évitent que des situations de monopole, néfastes pour l’économie et les consommateurs, s’installent. Si certains monopoles se justifient économiquement, la réglementation sert tout de même à empêcher que ceux-ci abusent de leur position. A cette même période s’est donc développé un capitalisme d’actionnariat qui privilégie les intérêts des actionnaires et la spéculation financière et ne fait qu’une bouchée de l’économie réelle, les emplois qu’il y a derrière, le pouvoir d’achat et la consommation. L’empire britannique abandonna alors l’industrie pour se spécialiser dans la finance, alors même que la spéculation financière, abstraite, procure, contrairement à la fabrication, une richesse virtuelle. Le château de cartes pouvait s’effondrer d’un jour à l’autre.
Cette “révolution thatchéro-reaganienne” poursuit finalement une stratégie néolibérale et antisociale, qui s’éloigne des principes fondateurs du libéralisme économique. Les autres pays occidentaux ont suivi dans cette voie, accélérant la globalisation, le recul de la sphère étatique et publique et la précarisation du travail (avec un démantèlement des législations relatives au travail). Par exemple, Mme Thatcher a détruit, enlevé les structures, écrasé les syndicats et fait asseoir une nouvelle philosophie : le gain d’argent comme but en soi. 
Les années 2000 viennent marquer à la fois l’épanouissement de cette idéologie et sa fin. Stiglitz écrira par exemple, en 2003, dans son ouvrage Quand le capitalisme perd la tête que “la dérèglementation tourne au délire”. La soit disant gauche “moderne” de Tony Blair, très hypocrite, n’a fait que continuer dans le même sens, ne s’opposant finalement pas frontalement à ce que la Dame de Fer avait commencé, mais en s’inscrivant dans la même logique. Derrière cette logique d’ailleurs se trouve un postulat : l’économie serait un domaine à part, séparée du politique et du social, qui fonctionnerait selon ses propres règles et n’aurait pas à intervenir avec la sphère publique. A Londres, même géographiquement, la finance a été séparée de l’économie réelle. Ainsi, les quartiers de la haute finance – Canary Wharf et les Docklands – furent coupés du reste.
La finance et le capitalisme d’actionnariat enrichissent injustement une petite partie de la population qui, prise au piège dans un système qui n’a rien de sain, finit par perdre les pédales, multiplie les risques et plonge le monde dans une crise, pourtant prévisible.

Depuis la crise, Londres est toujours aussi riche et inégalitaire.
En 2008, l’heure est grave, le bilan sera lourd. La récession n’a pas tardé (la pire depuis la seconde guerre mondiale). Crise des subprimes, éclatement de la bulle immobilière, effondrement des principaux groupes bancaires : la descente aux enfers est désormais bien connue. 
     Le système s’est effondré mais n’a pas disparu. Aucune poursuite judiciaire pour les responsables de la crise n’a été engagée : les magiciens de la finance ont obtenu le beurre et l’argent du beurre. Donc ils sont repartis pour un tour… jusqu’à la prochaine crise ? Jusqu’à une révolution ? 
   L’économie est au ralenti mais Londres est vite redevenue une valeur sûre. Les investissements du monde entier à la conquête de la City, Londres voit de nouveau s’épanouir les grosses fortunes et la folie des grandeurs. D’ailleurs, il n’y a jamais eu autant de riches sur la planète. En 2010, le nombre de millionnaires dans le monde a dépassé le record de 2007, avant la crise. 
   Toutefois, les écarts se creusent irrémédiablement et la société britannique fait preuve d’une fragilité que la démesure londonienne ne fait qu’accroître. La capitale est farouchement ouverte à la concurrence et a fait du secteur financier son champion, même si ce dernier cause de nombreux dégâts. La richesse créée à Londres ne se diffuse pas dans le reste du pays et de l’économie.


POLITIQUE : Londres joue avec le feu et s’embrase
    Les trois piliers de la démocratie britannique, à savoir Westminster, la City et la presse, se sont retrouvés désacralisés ces dernières années: le scandale des notes de frais des parlementaires en 2009, les jugements erronés des banquiers avant/pendant et après (est-on dans l’après ?) la crise, ainsi que le dernier scandale en date lié à l’empire Murdoch.
Si, en France, la contestation s’exprime plus naturellement (voire Paris face à la crise) et souvent dans la rue, les britanniques demeurent relativement “civiques”. Ils s’expriment moins de manière collective, démonstrative. Il n’empêche qu’au début de l’été suite à une réforme des retraites très impopulaire, une grande grève des fonctionnaires manifestait la révolte d’une partie de la population face à d’importantes coupes budgétaires. Y aura-t-il des  “indignés” à l’anglaise ?

Londres du G20 : capitale globale de la contestation
– 2030 : date à laquelle l’humanité aura besoin de deux planètes pour répondre à ses besoins
– 20% des habitants de la planète possède 80% de la richesse planétaire 
Lors du G20 d’Avril 2009, censé trouver des solutions à la crise, Londres s’est transformé en « forteresse ». La City était dans un état de siège car il y a bien eu une résistance. La Royal bank of Scotland, entre autres, sauvée de la faillite par l’Etat, a été prise d’assaut. Des artistes anarchistes ou simples chômeurs victimes de la crise ont exprimé leur colère, en occupant les trottoirs de la banque d’Angleterre. Des mannequins habillés en banquiers s’étaient pendues aux réverbères. Une femme dans un accoutrement de sirène manifeste son inquiétude quand à la hausse du niveau des mers et du réchauffement climatique.

  Les manifestants avaient installé leur tente au coeur de Londres
    La résistance s’organise, quoiqu’il s’agisse plus d’une résistance culturelle que politique. Les manifestants venus de très loin pour certains comptent bien faire entendre leur voix, réclamer des punitions contre les délits financiers, dénoncer les faillites d’un système et provoquer la fin des dérives de ce capitalisme qui bétonne, conforme et déracine. Pour l’occasion, des dizaines de milliers de policiers furent déployés dans la ville, avec parfois des conséquences dramatiques. Cf. la vidéo qui suit :

Murdoch ou la honte pour la démocratie britannique
C’est l’histoire de l’homme le plus puissant dans le monde anglo-saxon après le président des Etats-Unis. C’est l’histoire d’un homme qui a bâti un empire médiatique démesuré, digne des régimes totalitaires et des scénarios de contre-utopie. Effectivement, News Corporation a atteint en 2010 un chiffre d’affaires de plus de 33 milliards de dollars. Si le rachat du bouquet Satellite BskyB réussissait, le chiffre d’affaires dépasserait alors celui de tous les concurrents britanniques réunis. Il s’agit tout simplement du plus grand groupe de presse au monde : il détient 40 % du marché britannique et une part non négligeable du marché américain et australien. 
La classe politique britannique et américaine le craignent. Et pour cause, Murdoch détermine l’issu des élections britanniques et américaines depuis un trentaine d’années. Ses journaux et chaînes de télévision sont tellement puissants qu’ils “font” la démocratie. Gare aussi aux législations qui menaceraient ses fantasmes monopolistiques, elles n’ont guère d’avenir. Thatchérien donc ultralibéral, nationaliste anti-européen et impérialiste, Murdoch n’a aucune morale et enchaîne l’opinion publique avec sa presse tabloïd et ses chaînes de télévision, qui font primer le divertissement, l’exhibitionnisme, sur l’information et le débat politique. Avec des médias aussi corrompus, des politiciens sous pression et des citoyens abrutis et désinfomés, la démocratie s’asphyxie.
Le 10 Juillet, l’empire construit par Murdoch tremble sur ses fondations : le tabloïd News of the World est mort suite à un scandale qui révèle au grand jour des pratiques inacceptables. Voilà qui devrait entacher soixante ans de carrière de cet homme impitoyable qui a méprisé l’information, les lois, la vie privée de milliers de citoyens, ses employés. Voilà qui pourrait aussi remettre en cause la législation en Grande Bretagne bien trop favorable à la liberté de la presse. Ce scandale révèle l’inculture, l’absence de critique et donc la docilité qui caractérisent nombre de Britanniques.


La bombe à retardement de l’intégration : quand diversité rime avec division et tension 
Les attentats de 2005 auraient dû alerter les autorités publiques : le modèle du communautarisme britannique produit une mixité de façade, un multiculturalisme hypocrite, une diversité sans unité. D’où viennent les terroristes islamistes qui font trembler l’Occident ? Des pays occidentaux eux-mêmes. Ils ont bien souvent été formés dans les meilleures universités européennes. En effet, les attentats en 2005 ont été perpétrés par des citoyens nés en Grande-Bretagne. Le problème n’est pas extérieur à l’Occident mais lui est propre. 
Le modèle britannique met au coeur de l’ “intégration” les communautés. Les différents groupes ethniques et religieux ne se mêlent pas ; ils cohabitent. La différence est même encouragée, organisée. Chaque groupe est traité comme une communauté  à part entière avec sa propre organisation, ses représentants, son école et ses médecins… son territoire. L’Etat finance et aide de telles structures pour “intégrer” les immigrés qui bénéficient de ce fait d’une véritable solidarité au sein de leur communauté. 
Mais cette communautarisation enferme et empêche le ciment social de s’effectuer.  Evidemment, culturellement parlant, cela permet de maintenir une grande diversité de cultures et de traditions mais socialement, c’est d’un discriminant évident.
A force de laisser faire, les quartiers d’immigration défavorisés ressemblent aux pires ghettos. Les années 90 sont passés par là, apportant des drogues encore plus fortes, une misère encore plus grande et une violence largement banalisée par les médias. Londres ressemble désormais à New York avec une véritable guerre des gangs. Les armes à feu et règlements de compte sanglants sont devenus monnaie courante. 
La nouvelle génération ne réagit pas, ne sait pas ce qu’est la politique. L’argent roi et la force aveugle : ce sont les seules lois qu’ils connaissent. Elevés plus par la télévision que par leur parents, ces jeunes veulent posséder. Ils sont prêts à tout pour consommer, comme le reste de la population, qui, elle, en a les moyens. Les publicités ne les oublient pas et les ciblent aussi, exacerbant leurs désirs impulsifs. Qu’ont-ils à perdre ? Rien… puisqu’ils n’ont rien. Alors comment s’étonner qu’aux émeutes inter-communautaires des années 80 aient succédé des émeutes d’un nouveau genre, proche de ce qu’a connu la France en 2007.
Il est clair que les problèmes et tensions actuels au Royaume-Uni sont d’ordre social (logement, travail,…). Les dirigeants se trompent de cible en cette période de crise, en considérant que les émeutiers de cet été sont des criminels, des délinquants mal éduqués, qu’il s’agit d’un simple problème de sécurité. D’ailleurs, le profil des personnes arrêtées frappe par sa diversité : il ne s’agit pas que de pauvres et/ou de jeunes immigrés. Leur point commun toutefois ? Etre exclus du système, en marge de la société de consommation, en colère. Malaise significatif, symbolique et inévitable.

Une partie de la population s’indigne de ces émeutes et de ces “délinquants” qui pillent, volent et cassent. Pourtant, qu’ont fait les puissants de la finance ces dernières années ? Provoquer une grave crise financière, affaiblir les Etats alors même que ces derniers sauvent les banques et profiter de la situation voire l’entretenir et l’aggraver pour s’enrichir toujours plus. A y réfléchir deux fois, les émeutiers ont commis des actes criminels mais ce ne sont peut-être pas les pires


CULTURE : Savant dosage de tradition et de néophilie
    Londres s’est inventée pour le nouveau siècle un avenir prometteur : excentrique, créative, fantaisiste, extravagante, la capitale-monde dit n’avoir peur de rien. Elle oscille entre conservatisme, conformisme et avant-gardisme. Contrairement à Paris, Londres est obsédée par la nouveauté : elle souffre de “néophilie”, dirait-on.
La capitale britannique est d’abord un ville rafraîchissanle et furieusement cool. Les filles tordent le cul, perchées sur de hauts talons, exhibant jambes et ventre, sans complexe. Les garçons marchent comme des crabes avec leurs slims, leur style si travaillé, légèrement rock.



La culture pop et commerciale
      Londres peut se targuer de produire des stars, de la culture commerciale et l’exporter dans le monde entier avec une facilité que seuls les Etats-Unis ont. Il faut dire que l’américanisation aura fini de préparer le terrain. Ainsi, les maisons de disque londoniennes  ont produit des stars internationales, comme Amy Winehouse. La presse people et le monde de la mode auront transformé une mannequin comme Kate Moss ou des personnalités insignifiantes à la Victoria Beckham en véritables marques. Enfin, Londres aura pu, à travers la saga Harry Potter, réaffirmer que tout ce qui est anglo-saxon ne vient pas des Etats-Unis. Londres est aussi une grande capitale de la culture de masse. Au passage, Hollywood en aura bien profité.


Fuck the recession
   Durant les mois qui ont suivi la crise, la City ressemblait à une ville fantôme. C’est précisément dans de tels moments que Londres a prouvé sa capacité de régénération.
Fuck the recession, Londres est sûrement aussi la capitale des Barbies recessionista. D’ailleurs, à Londres, être branché, c’est changer de mode de vie. Les habitants de la ville se sont mis à moins dépenser ; ils envahissent par exemple les parcs et en profitent. Ils deviennent adeptes de lafashion low cost, du négligé chic. Alternatif, quasi écolo. Sans argent, Londres a vécu au jour le jour en mode slow et recycle. 
      Les sondages l’ont mis en évidence : en temps de crise, les britanniques fréquentent au musée (les collections permanentes dans la plupart des musées londoniens sont gratuits) ou dans les parcs. Les musées et les galeries ont multiplié les expositions et les évènements gratuits. C’est à cette période par exemple qu’a ouvert la Whitechappel Gallery dont Ken vous parlait dans ses adresses croustillantes
Même la reine est devenue “tendance” pendant la récession. Elle s’est montrée discrète, économe, quasi middle class. Elisabeth II n’en est pas à sa première situation de crise. Pendant les restrictions de la seconde guerre mondiale, elle disposait d’une carte d’alimentation, comme tout le monde. D’ailleurs, elle n’est pas si riche. Parmi les plus grosses fortunes du Royaume-Uni, elle n’est que 250e… un rien à coté des oligarches russes. Ceci étant dit, si la cote de popularité de la reine a pu remonter en cette période sinistre, la royauté reste fragile.

Que reste-t-il de la tradition ? Peut-on encore parler de “britishness” ?
– sur 8 millions de londoniens,  1/3 sont d’origine immigrée
– 500 000 clandestins et 100 000 nouveaux venus par an 

Les trois piliers de la tradition (reine, église, empire) s’effacent progressivement. Pourtant, une majorité continue à s’y accrocher. Premièrement, bien que le mariage de William et Kate ait remis au goût du jour l’intérêt pour la famille royale britannique, les prétendants au trône ne sont aujourd’hui rien d’autre que des célébrités “normales”. L’Eglise anglicane n’est plus vraiment significative. Quant à l’empire, il n’existe plus qu’à l’état symbolique avec le Commonwealth, reliquat de la puissance coloniale britannique. 
L’agglomération londonienne a des airs de puzzle, de patchwork, de mosaïque ethnico-socio-culturelle. Des dizaines de cultures différentes sont disposées les unes à coté des autres : on trouve les Jamaïcains à Brixton, les Bengalis à Brick Lane, les Indiens et Pakistanais à Upton Park, les Tamouls à Tooting, les Français à South Kensington, etc…
La “britishness” paraît d’un autre temps et ne représente plus qu’une toute petite partie de la Grande-Bretagne, plutôt la haute société. Quel est le projet collectif, le projet de société que propose la démocratie britannique de 2011 ? Quelles sont les valeurs communes ? Si Londres a voulu vendre son image de “village global du futur”, les émeutes ont révélé au grand jour, un an avant les JOs, le véritable visage d’une société qui n’est pas prête de faire émerger un Barack Obama à l’anglaise. Comme les couches blanches des quartiers assez pauvres sont aussi touchées par la crise, les immigrés demeurent une cible facile. 
Le Royaume-Uni, dont le droit se fonde sur l’oral, la tradition, est beaucoup plus amené à évoluer sans entraves. Face à des pays latins de tradition écrite, comme la France et l’Italie,  qu’on traite parfois de cultures « décadentes », Londres n’a eu aucun mal à s’américaniser et s’adapter au marché global. La ville a perdu une partie de son identité et s’est uniformisée. De grandes Tours ont poussé comme à Manhattan. Mis à part Francfort, l’Europe ne connaissait pas de vraies skylines en plein centre. Moscou et l’Asie participent aussi cette course à la hauteur et à l’uniformité des centres. Aucun grand plan urbain, de rénovation ou d’aménagement par exemple n’a été réellement prévu depuis des décennies à Londres.  C’est un secteur qui est abandonné au privé. Les quartiers des JOs qui sortent de terre pourraient se trouver à Shanghai, Moscou ou Dubaï… De même pour la culture : c’est le “miraculeux” marché qui s’en charge. Jusqu’à ce que qu’il n’y ait plus d’argent ?

URBANISME : Les JOs ou le renouveau à l’Est


Londres : ville de tous les possibles, de toutes les démesures. On y construit la plus grande tour d’Europe, qui suscite déjà la polémique (comme la Tour Eiffel il y a plus d’un siècle). Comme aux quatre coins de la planète, les notions d’ancrage dans la réalité et de continuité historique disparaissent. On construit pour construire. On se divertit pour se divertir. La perte de sens devient palpable. La rapidité, le développement sans mesure, l’adaptabilité au marché mondial et à la concurrence internationale s’imposent comme seuls critères. 

     La City, symbole de la puissance financière du Royaume, côtoie les quartiers les plus démunis, à l’Est de la capitale. Les JOs ou le renouveau à l’Est  
Le 6 Juillet 2005, Londres avait été sélectionnée pour accueillir les JOs de 2012, évinçant de deux voix son éternelle rivale Paris. La décision finale de privilégier la capitale britannique s’explique de deux manières : d’abord, le choix de Stratford comme emplacement du village olympique et, ensuite, le caractère durable du projet. Londres s’est ainsi démarquée en 112 ans de JOs grâce à sa conception différente, durable de l’événement…. loin de l’exercice pompeux et ostentatoire habituel, qui avait pris une démesure ridicule avec les derniers JOs en Chine. 
L’heure n’est plus à l’extravagance : les JOs devraient fournir un héritage qui s’inscrit dans une perspective de longue durée. Les millions investis feraient sortir de terre une partie temporaire, démontable et réutilisable et une partie pérenne, qui traduirait la réhabilitation d’un quartier marginalisé socialement et économiquement : le fameux “East End”. Les JOs devraient permettre à cette zone de l’est londonien prolétaire de se débarrasser de sa mauvaise image et notamment le quartier de Stratford. Sans les JOs, il aurait probablement fallu des décennies. 
Stratford se situe entre les deux quartiers d’affaires, la City et Canary Wharf. Au XIXe siècle, il accueille un important nombre d’industries lourdes. Massivement touché par le Blitz puis la désindustrialisation, le quartier ne s’en est jamais vraiment remis. Ce quartier pauvre s’en sortirait très bien, selon les projets initiaux, puisque le village devrait se transformer en 3600 logements et un parc d’entreprises avec 12 000 emplois. L’espace vert serait réintroduit, les infrastructures végétalisées et les canaux revalorisés.


Les objectifs affichés de développement durable sur le site des JOsLondon2012 :
 
Nous créons pour les Jeux de Londres 2012 des sites, des installations et des infrastructures qui laisseront un héritage, social, économique et environnemental durable pour Londres et le Royaume-Uni, tout en réduisant à la portion congrue les autres impacts négatifs éventuels pendant la conception et la construction du parc olympique, des sites, des infrastructures et des logements.”   

Un projet qui vend du rêve
      Londres a voulu frapper fort avec des JOs audacieux. Le village olympique londonien, le plus spacieux de l’histoire des Jeux Olympiques, accueillera 80% des athlètes participant, qui seront tous à moins de 20 minutes des lieux de compétition. Le village olympique s’apparentera à une petite ville dans la ville, qui abritera magasins, restaurants et centres médicaux. Le travail se fera en deux temps : d’abord la création du parc et des sites puis l’utilisation du parc après les Jeux. En effet, le site olympique sera transformé en parc urbain, le plus grand construit en Europe depuis 150 ans. Le parc s’étendra sur 225 hectares dans la vallée de Lea, à l’Est de Londres.
     Il convient pourtant de s’interroger sur la mise en oeuvre du projet. Le coût a été réévalué de 2,4 milliards à 9,3 milliards de livres Sterling (2,75 milliards d’euros à 10,66 milliards d’euros). Une multiplication par quatre ! Si les organisateurs affirment qu’à un an du lancement des JOs, plus de 80 % des travaux ont été réalisés, certains projets ont tout simplement été abandonnés, la crise ayant englouti les finances. Par exemple, l’éolienne géante de cent trente mètres de haut, Ange de Leyton, aurait dû fournir près de 5% de l’énergie consommée par le parc olympique. Les taxis zéro émissions de CO2, fonctionnant à l’hydrogène, ne verront aussi sûrement pas le jour.
     Il ne faut toutefois pas trop noircir le tableau : un grand nombre de promesses ont été tenues. Le stade et le parc olympiques respectent leurs engagements : des matériaux recyclés pour le stade, une station de gestion des eaux de pluies, un centre énergétique équipé d’un poste électrique intelligent et d’une centrale au gaz naturel, une flamme olympique moins polluante. Si tous les objectifs fixés ne seront pas atteints, Londres aura quand même organisé les JOs les plus écologiques de l’histoire. 


Un urbanisme trop soumis au marché
Londres a pour habitude de mal gérer son urbanisme. Gouverné par le secteur privé, le territoire s’aménage par juxtapositions sans réelle politique publique, coordination ou planification. Ken Livingstone, le maire précédent, avait ajouté l’urbanisme en tant que tel dans sa politique. Il en avait même fait une priorité, sans exclure l’Est. Mais en Mai 2008, le maire change. Boris Johnson cherche à revaloriser l’Ouest dans les projets des JOs. Puis la crise est passée. Les dépenses jugées superflues ont été abandonnées, notamment les aménagements post-JOs. A Londres, on peut construire ou détruire sans débat au préalable. Alors on construit, on bétonne, on installe des milliers de caméras de surveillance. Le quartier des JOs sera à l’image de ce nouveau Londres : en manque d’identité, un projet marketing qui oublie les habitants. On pense notamment à ces jardins à Stratford qui étaient cultivés par les habitants depuis au moins un siècle. Ces derniers se sont efforcés de respecter le cahier des charges pour que leurs jardins locaux soient intégrés à la dimension durable du projet. Ils auront finalement été expropriés pour des raisons de “sécurité”… Certes l’endroit redeviendra un espace vert… béton et caméras en plus…

Que conclure ?
     La finance a enrichi Londres avec une rapidité  peut-être même plus grande que le commerce ne l’avait fait au temps de l’empire. Pourtant, l’argent n’a pas été réinvesti dans l’économie réelle (protection sociale, infrastructures, transports, éducation) et dans le reste du pays. Les JOs marqueront l’apogée d’une époque : celle où Londres a eu les yeux plus gros que le ventre. 
      Bon gré, mal gré, Londres est revenue sur le devant de la scène : les JOs, le mariage royal, l’affaire Murdoch, les émeutes, etc…Sous les projecteurs, la capitale britannique est une ville décomplexée, stimulante car très créative, accueillante sans vraiment l’être. Elle cherche à vendre une image conquérante et veut rayonner en 2012. 
    Attention toutefois aux lendemains qui (dé)chantent. Londres se construit désormais comme un “nulle part” puissant mais sans identité. En persistant à ignorer les problèmes sociaux, la ville risque de nouvelles émeutes, bien plus violentes encore. 
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