Bonjour New York (Citation)

BONJOUR NEW YORK
    « Recette : vous prenez des tonnes de béton, le fer, le feu, l’argent, l’électricité, plus quelques décades. Vous acceptez la démesure et vous bâtissez New York « belle oh mortels, comme un rêve de pierre ».
C’est une ville édifiée. Nulle ville n’a l’air plus faite, moins laissé aux hasard. Un délire rangé. Les avenues coupées au couteau, les ponts lancés d’un jet au dessus de deux ponts étincelants, l’Hudson et l’East River, les routes droites et monotones convergents vers ces ponts, les gratte-ciel. Merveilleux gratte-ciel, merveilleux « dandys » de la pierre, effarants d’insolence et de tranquillité, avec leurs ombres qui s’entrecroisent sur la tête blasée des New-Yorkais. En trois semaines se bâtit un immeuble de quarante étages car l’organisation est la reine de ce eau et monstrueux amas de ferrailles (…)
Ville si belle, éclatante au soleil, ville écrasant le ciel dans ses parois, noyant les fleuves sous ses ombres, ville toujours éveillée sous le trafic des voitures, et sous le piétinement gigantesque de la foule new-yorkaise.

 Nulle image n’y correspond : New York, cette mer, cette forêt, cette effigie de l’orgueil des hommes dépasse de ses dix milles têtes de pierres ornées et massives, les quelques définitions imagées qu’elle propose (…)
     New  York est une ville implacable, bercée par un air étonnant, surexcitant et qui ne vous laisse pas de trêve (…) Le coeur de New York bat plus vite que celui de ses hommes qu’elle abandonne au bord d’une crise cardiaque mais en fait passionnelle. Passion de New York, de ses rues droites, de ses alcools, de son odeur, de son rythme. Le sang bat trop vite aux poignets de ces Américains naïfs, fatigués, persuadés que le temps est fait pour être gagné. Gagner du temps sans savoir le perdre, quelle douce folie ! Cela leur donne heureusement cette merveilleuse conception de l’argent fait pour être dépensé, de l’objet fait pour être jeté après usage, que ce soit une voiture ou un Kleenex (…)
      Ce n’est pas une ville familière, c’est une ville vorace et tendue. Nulle place pour le flâneur. New York a ses dieux : le jour, ce sont l’ordre, l’instinct grégaire, l’argent, l’avenir ; la nuit, ce sont l’argent toujours, l’alcool, la solitude. On ne peut y échapper, le voyageur ne peut supporter longtemps de se sentir une âme de touriste, d’étranger à cette foule rapide, indifférente, dressée. »

Extrait de Bonjour New York suivi de Maisons louées
de Françoise Sagan
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