Brooklyn défiguré par le Barclays Center

      Le magazine américain GQ a déclaré Brooklyn ville la plus cool du monde. La question est : pour combien de temps ? La petite soeur de Manhattan a vu les artistes quitter le Lower East Side, traverser l’East River et venir s’installer à Williamsburg. Puis, gentrification oblige, ils ont fui… vers Bushwick, RedHook,… Mais la métamorphose est amorcée. Cette semaine restera dans l’histoire de Brooklyn comme celle où tout a basculé. Le New York Magazine titre même « Brooklyn is finished« . La cause de ce « début de la fin » ? L’inauguration du Barclays Center !

Le Barclays Center, première phase d’un immense complexe

     Dans le quartier de Prospect Heights, vers Downtown Brooklyn, à l’intersection de deux artères commerciales majeures, vient d’être inauguré vendredi le Barclays Center, une gigantesque salle omnisports (18 200 sièges).

     Il deviendra le nouveau centre névralgique de Brooklyn. Sa position stratégique en fait un des carrefours commerciales de la mégalo-métropole : 4 lignes de métro, de nombreuses lignes de bus et  et le train régional qui mène à Long island, la lointaine banlieue de New York. 

     Ce projet a coûté la bagatelle d’un milliard de dollars. C’est en 2003 que tout commence quand Forest City Ratner, une société de développement immobilier, acquiert l’équipe de basket professionnel des Nets de New Jersey afin de les relocaliser dans l’état voisin (normal !), à Brooklyn. Du coup, il faut leur construire leur propre stade. On propose d’y ajouter un immense complexe résidentiel et commercial, le fameux « Atlantic Yards« . Officiellement, le projet boostera l’économie locale et permettra aux classes moyennes de s’y installer confortablement.

  

Un projet maudit

     Le Barclays Center était prévue pour 2006. Il a été repoussé à cause de la crise et surtout des habitants mécontents qui tentaient d’annuler les expropriations. En 2007, Forest City Ratner vend le nom du batiment à la banque britannique Barclays. En 2010, la société au bord de la faillite cède 80% de ses parts à un milliardaire russe, Mikhail Prokhorov. Mais celui qui a le plus porté le projet dans sa dernière ligne droite, personnellement et financièrement, n’est autre qu’un enfant du quartier devenu super star : Jay-Z. Il est devenu l’emblème du Barclays Center et de l’équipe de Nets, allant jusqu’à redessiner le logo de l’équipe.    

    Si la renommée de la salle ominisports ne viendra sûrement pas des résultats de l’équipe, connue pour perdre, le centre doit s’imposer comme un concurrent direct du Madison Square Garden de Manhattan. En plus des rencontres sportives, le lieu accueillera des spectacles en tout genre et des concerts : Lady Gaga, Rihanna et Bob Dylan sont déjà sur la liste.

  

Un cheval de Troie ?

    Cette première étape vers le développement massif d’Atlantic Yards, développement le plus grand jamais entrepris à Brooklyn, est très loin de faire l’unanimité. Certains le voient comme un cheval de Troie, comme le début de la fin… 

     Les riverains ne sont pas dupes : la star du projet (Jay-Z), son architecte star (Frank Gehry), et son intérêt semi-public (que Brooklyn ait son équipe de baseball) n’ont été que des prétextes utilisés pour décrocher un contrat immobilier en or…. avec le soutien autorités de la ville en plus, à savoir le gouverneur, le maire New York et celui de Brooklyn. Ces derniers ont financé une grande partie du projet avec l’argent public. Il est bien là le scandale.      

     L’intérêt pour les habitants des quartiers avoisinants, à savoir Park Slope, Prospect Heights, Fort Greene et Boerum Hill ? Le projet est censé prévoir 15 tours de logement, des logements à bas prix pour les classes moyennes et du travail évidemment. Cette partie du projet est menacée depuis la crise et n’en est qu’à un stade embryonnaire. Il est clair que les besoins des grandes entreprises passent avant les intérêts des habitants du quartier.

    Il y a quelques années, il fallait se battre pour investir à Brooklyn. Aujourd’hui, le nom seul de Brooklyn suffit à créer un enthousiasme et assurer des investissements massifs. Mais le Barclays Center va générer un trafic important dans le quartier qui n’a pas forcément été prévu. Les enseignes de malbouffe vont s’implanter à proximité et la sortie des événements promet son lot de gens bourrés, fort peu enclins à respecter le voisinage… 

  

Il faut dire adieu au vieux Brooklyn

     Le Brooklyn dans les années 90 a bel et bien disparu. Ceux qui y emménageait se rappellent qu’à l’époque Brooklyn voulait dire deux choses : d’abord des loyers bas et de l’espace pour ceux qui avait une famille et un salaire « normal » ; ensuite, que la jeunesse était révolue et qu’il faudrait supplier les gens pour qu’ils viennent leur rendre visite… Aujourd’hui, c’est la porte à coté, une extension de Manhattan et avec airbnb.com, on peut même se faire de l’argent en recevant des visites. Elle est pas belle la vie ? 

     En Attendant, Brooklyn attire un peu « trop » les investissements et certaines parties ressemblent de plus en plus à un centre commercial à ciel ouvert

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